Un article que vous pouvez retrouver sur le site de Témoignage
Chrétien. Par Jean-François Bouthors. Est-il encore possible de redonner à la politique sa profondeur ? Pour le théologien Christoph Theobald, la réponse est oui. À condition de
retrouver le sens de la confiance en l’homme. Une entreprise qui relève aussi de l’engagement spirituel.
TC : La France est en campagne électorale. On entend parfois dire que les chrétiens ont des critères particuliers à faire valoir pour choisir telle ou telle personnalité, pour soutenir tel ou tel
programme. Mais le rapport que les chrétiens ont à la politique peut-il se ramener simplement à des critères ou à des valeurs qu’il faudrait appliquer ?
Christoph Theobald (1) : Il est effectivement tentant de traduire la tradition chrétienne en termes de valeurs, avec, au sommet le respect, étendu à tout être humain : la reconnaissance de la
dignité fondamentale de l’homme, y compris le plus faible… À partir de là se posent différentes questions. Notamment, d’un côté, celle du sort des personnes très âgées ou très gravement malades,
et de l’autre celle de la vie embryonnaire.
Puis viendraient la solidarité, la justice et ainsi de suite… Le problème de cette démarche, qui a été souvent pratiquée, c’est qu’elle ne permet pas de vraiment considérer l’extrême complexité
des décisions qu’il faut prendre au niveau politique – alors que déjà, au seul plan personnel, les problèmes sont parfois très loin d’être simples.
Les décisions à prendre nécessitent d’évaluer les situations à partir des différentes valeurs en jeu, et d’arbitrer à partir des résultats de ces évaluations qui ne sont pas nécessairement
convergentes – elles peuvent même donner des indications tout à fait contradictoires. Ce qui peut être juste pour certains risques de ne pas l’être pour d’autres, ou encore de ne pas
suffisamment respecter la liberté ou la dignité des personnes.
Les choix qu’il faut faire appellent des compromis entre différents plans de valeurs qui ne s’ajustent pas immédiatement. Il n’y a pratiquement jamais de solution pure et parfaite. Il faut donc
éviter tout simplisme et toute instrumentalisation des valeurs.
On entend beaucoup dire que cette campagne électorale déçoit, qu’elle ne répond pas aux questions que les gens se posent.
C’est que nous sommes devant une question beaucoup plus profonde que celle de savoir quels programmes mettent en œuvre quelles valeurs. Nous sommes devant la crise même de la chose politique,
sur laquelle il faut établir un diagnostic. Ce qui est en cause, c’est notre manière de construire le vivre ensemble dans un lien social.
Qu’est-ce qui caractérise cette crise ?
La société est devenue radicalement non transparente : il devient très difficile de percevoir les différents enjeux – économiques, culturels, sociaux, diplomatiques, éducatifs, etc. –, et plus
encore la manière dont ils sont liés les uns aux autres, leurs interrelations. Le monde paraît si complexe qu’on s’en remet au pouvoir des experts, à des technocraties, à ceux qui sont supposés
connaître et maîtriser les dossiers. Nous subissons, nous devenons passifs, nous sommes tentés de nous replier sur nos communautés d’appartenance identitaires respectives – ethniques, religieuses
ou autres.
Finalement, notre capacité d’être des citoyens, des sujets politiques, s’affaiblit et tend à disparaître. Nous avons le sentiment que même si nous allons voter, même si nous nous exprimons dans
des rassemblements, dans des manifestations ou des pétitions, cela ne suffit pas à changer notre vie quotidienne. Il semble que nous soyons pris dans la fatalité d’un destin qui nous échappe. Il
faut refuser ce fatalisme et se demander comment nous allons faire en sorte de nous « repolitiser » – dans le meilleur sens du mot – pour que les citoyens retrouvent prise sur l’existence
commune.
Il ne suffit pas d’une élection pour cela, c’est un travail de longue haleine.
Bien sûr. Il me semble, dans la ligne de la réflexion dessinée par la philosophe Hannah Arendt, que nous devons renouer avec un acte de foi anthropologique, séculier, que je ne perçois pas
aujourd’hui dans le monde politique. Il s’agit de croire qu’autrui peut prendre en main sa liberté et avoir voix au chapitre. Il faut que notre citoyenneté crée des liens, fasse confiance à la
liberté d’autrui, et s’efforce d’ajuster les libertés entre elles.
Autrement dit, il faut sortir de la méfiance.
Oui, la méfiance va avec la passivité. Notre société est traversée par une sorte de schisme vertical : la classe politique qui est extrêmement éloignée, par son mode de vie, des questions et
problèmes de la vie quotidienne des personnes ordinaires. Cela suscite une profonde perte de crédibilité. Pourtant, ce n’est pas irrémédiable. En France, la vie démocratique reste vivante au
niveau des communes, et l’on voit qu’il est possible à travers des conseils municipaux de qualité, dont certains impliquent les jeunes, à travers des élus vraiment engagés sur le terrain,
d’apprendre aux gens à se positionner et à retrouver le sens et la pratique du débat politique à la base, sur les biens les plus élémentaires de la vie quotidienne. Ce n’est pas d’abord la
couleur politique ou le programme qui comptent, mais la crédibilité des acteurs. On a besoin de citoyens qui y croient.
Enzo Bianchi, prieur de la communauté de Bose, dit aussi que ce dont nous avons besoin, avant même de parler de la foi en Dieu, est de retrouver la foi en l’homme, en l’autre. Mais quelles
ressources peut-on mobiliser pour cela ?
Souvent, notamment en matière écologique ou économique, il est tentant de brandir la menace sur le mode : « Si nous ne changeons pas radicalement notre manière de vivre, nous allons à la
catastrophe. » C’est une manière de rejoindre la tradition prophétique. On trouve cela même chez le philosophe Hans Jonas, l’un des pères du principe de précaution. C’est aussi présent dans
certains passages d’Évangile, dans la bouche même de Jésus de Nazareth.
De fait, ce genre de « catastrophisme éclairé » peut être utile pour faire bouger les choses. Mais dans une société fragilisée et complexe comme la nôtre, cela risque d’être contre-productif. Et
surtout, cela ne permet pas la conversion en profondeur dont nous avons besoin. Pour retrouver la foi en l’homme, nous devons mobiliser des ressources plus positives. D’abord cette foi
élémentaire en la bonté ultime de chaque être humain. Cette foi qui se manifeste par le fait que les femmes mettent toujours des enfants au monde – c’est peut-être le plus grand des miracles – et
qu’avec chaque naissance, d’une certaine manière, le monde renaît.
Ce n’est pas en criant que des étrangers vont venir manger notre pain que l’on convainc la population française de faire des enfants, mais en raison de ressources intérieures bien plus profondes
qui affirment en nous que la vie, en dernière instance, est bonne et qu’il est bon d’agir ainsi. C’est une donnée que les Écritures ne cessent de mobiliser : un appel à la capacité humaine de
prendre soin d’autrui et de soi-même. Voilà une dimension que les hommes et les femmes qui s’engagent en politique se doivent de cultiver. Allons-nous nous satisfaire d’une vision darwinienne du
monde – où le plus fort gagne – ou pensons-nous que l’Europe, en raison de sa grande tradition, doit être le lieu où l’on donne à la chose politique un autre visage ?
Ne faut-il pas simultanément considérer que la démocratie est un perpétuel jeu de corrections et de réajustement, de pouvoirs et de contre-pouvoirs ? Accepter qu’elle n’est jamais parfaite et que
les procédures qui permettent ce travail de réajustement, pour ne pas dire de « repentir pratique », comptent autant que l’idéal poursuivi ?
C’est une façon, nécessaire, de cesser d’idolâtrer la politique. Mais cela comporte le risque de tout voir comme provisoire ou relatif. Pour limiter ce risque, il faut s’appuyer, comme cela a été
le cas notamment aux États-Unis et en France, sur une sorte de « décalogue » des droits fondamentaux et inaliénables. De manière plus essentielle encore, cela nécessite que des personnes
maintiennent la crédibilité de l’ensemble par leur manière d’exister. En effet, ce type de personne devient le signe qu’une entente est toujours possible, moyennant des compromis, sans que
soient humiliés ceux qui ne sont pas d’accord. D’où l’importance que l’on reconnaisse l’existence d’une opposition – à condition naturellement qu’elle ne soit pas systématique et que le pouvoir
ne soit pas autocratique, auquel cas l’on sortirait d’une société qui se définit dans un continuel ajustement par la négociation.
La foi chrétienne qui affirme que Dieu a foi en l’homme, même le plus fragile, même le plus pécheur, peut-elle nous aider à vivre autrement l’engagement politique ?
Sans doute, mais il faut avancer prudemment sur ce terrain. Le philosophe juif Martin Buber se demande si le nom de Dieu n’est pas le plus ensanglanté. Ce nom est chargé de tant de drames, de
tant de fausses significations, qu’on ne peut pas l’utiliser si facilement. Mais il est possible de s’inspirer de ce que l’on trouve dans la Bible qui nous rappelle que même dans tous nos
esclavages résonne un appel à découvrir un vivre ensemble digne des êtres humains que nous sommes. D’une certaine façon, la politique, c’est croire que c’est toujours possible, que nous pouvons
toujours nous mettre en chemin dans ce but. Les Écritures témoignent que les différences et les contradictions peuvent être transcendées.
Paul, dans sa Lettre aux Éphésiens, annonce que le mur de la haine est abattu. C’est un texte utopique, d’une certaine manière, mais on voit bien que certains s’engagent dans ce sens, parfois au
risque de leur vie, pour agir en artisan de paix, en témoin de la vérité, dans les situations de tensions et de violence. On peut penser aux journalistes qui étaient présents dans la ville
assiégée de Homs, en Syrie, dont trois sont morts.
Cet exemple est extrême mais il est révélateur : dans nos sociétés européennes, on voit aussi des gens qui se lèvent pour réagir face à un problème économique, social ou autre, qui cherchent et
inventent des solutions nouvelles, qui suscitent des mobilisations, qui manifestent le refus de renoncer à ce que tout être humain puisse vivre dignement en communauté avec autrui. Cela peut
commencer dans une école, quand un instituteur ou une directrice font vivre ensemble des enfants de cultures et d’origines différentes, leur apprennent à travailler et à jouer en commun, à
régler des conflits dans la cour sans recourir à la violence, leur font découvrir la capacité de pardonner… C’est ainsi que l’on devient dans le plus beau sens du terme, des êtres politiques.
C’est donner à la politique une dimension très profonde.
Bien sûr, cela va bien au-delà de l’application mécanique d’un code de valeurs. Aller au bout de cette expérience humaine qu’est la politique, c’est aller au bout de ce que nous croyons de Dieu
et de sa relation à nous. En se rappelant – et il serait bon que les chrétiens le redécouvrent – que ce n’est pas parce que nous utilisons le mot Dieu qu’il est présent, ni parce que nous ne le
prononçons pas qu’il est absent… Il faut avoir à l’esprit, que seule l’autolimitation – le mot est de Hannah Arendt – de notre puissance et de nos appétits permet la vie commune. Cela va de pair
avec la foi que l’autre puisse émerger et être désiré. C’est au fond ce que nous croyons de Dieu ; c’est ce que nous observons à travers les grandes figures bibliques et celle de Jésus de
Nazareth.
On pourrait dire que l’autolimitation est une figure de la sainteté : il s’agit d’espérer et de désirer qu’autrui puisse exister devant nous, et de s’en réjouir. Cela suppose évidemment, comme
Jésus le manifeste dans le don qu’il fait de lui-même, d’être radicalement libre de sa propre vie et de sa propre mort. Voilà ce qui est en jeu dans ce que l’on pourrait appeler l’intimité du
politique. Cette autolimitation/sainteté prend un sens très fort si l’on réfléchit à la dimension écologique de la politique ou à la question de la dette, surtout dans la perspective de la
mondialisation : nous sommes responsables de la planète sur laquelle nous vivons. Cette responsabilité, exprimée dans la Genèse, lorsque Dieu confie la Création à l’homme, nous devons
l’exercer, comme dirait saint Jean, « avec douceur ».
Puisque nous sommes « fils », reconnaissons donc que nous sommes héritiers de cette Création pour laquelle nous n’avons rien fait lorsque nous la recevons. Nous devons en prendre soin, non
seulement pour nous, non seulement pour les deux, trois ou quatre générations qui cohabitent sur le globe aujourd’hui, mais pour toutes les générations, celles du passé à travers lesquelles nous
avons reçu ce monde, et celles à venir.
Cela n’est pas sans rapport avec la foi en la résurrection qui établit l’unité de tous les vivants, y compris ceux qui sont déjà morts et ceux qui ne sont pas nés. C’est ce que, dans le Credo,
nous appelons « la communion des saints ». Ce nouveau rapport à la vie et à la mort, à travers l’unité des générations, est peut-être l’ultime ressource d’une manière pleinement humaine de vivre
la politique. Une manière qui nous conduira à nous comporter autrement avec la création et avec autrui, pour que le vivre ensemble soit, si l’on peut dire, le fruit d’une conversation entre les
hommes, sans laquelle nous ne pouvons avoir, comme le suggère saint Jean, de conversation avec Dieu.
(1) Christoph Theobald est professeur de théologie fondamentale et dogmatique au Centre Sèvres, à Paris. Ce jésuite dirige la revue
"Recherches de science religieuse" et a publié plusieurs livres, parmi lesquels "Vous avez dit vocation ?" (Bayard, 2010), "La Réception du Concile Vatican II", (Cerf 2009) et "Le Christianisme
comme style", (2 tomes, Cerf, 2007). À lire aussi « Du goût de vivre en politique », article publié dans le numéro de janvier 2012 de la revue Études.