Le Monde Arabe

Dimanche 13 mars 2011 7 13 /03 /Mars /2011 05:43

Moyen-Orient : la note que le gouvernement a ignorée

Il y a tout juste six ans, le Centre d’analyse et de prévision (CAP [2]) du ministère des Affaires étrangères rédigeait une note qui annonçait largement les événements actuels dans le monde arabe. Elle est restée lettre morte. De quoi alimenter les critiques de certains diplomates sur le mépris dont fait preuve l’exécutif à l’égard du travail d’expertise. Voir Rue 89

 

La démocratisation du Moyen Orient est incontournable, malgré la montée des islamistes.

24 février 2005Note pour le Centre d’Analyse et de Prévision du Ministère Français des Affaires Etrangères

 

Les réticences affichées en France devant la politique de démocratisation du Moyen Orient soutenue par Washington au moment de l’intervention militaire en Irak sont de trois ordres :

1) Les régimes autoritaires laïques paraissent le meilleur rempart devant la menace islamique et des élections prématurées entraîneraient une victoire islamiste.
2) le principe de souveraineté interdit de remettre en cause les régimes : il faut plutôt les encourager à se réformer et mieux respecter les droits de l’homme, en attendant qu’une sécularisation autoritaire ait produit ses effets et que les sociétés soient mûres pour la démocratie.
3) la politique américaine de démocratisation masque en fait une volonté de puissance et ne rencontre qu’hostilité dans l’opinion publique du Moyen Orient.
Or les évènements récents au Moyen-Orient remettent de plus en cause ce schéma et nous risquons de nous trouver en décalage par rapport à l’évolution de la situation.

1) les régimes laïques autoritaires ont failli :

Ils aggravent les tensions et ne sont plus un rempart contre une islamisation qui se donne de plus en plus les couleurs de la démocratie (Tunisie, Arabie saoudite, Jordanie, Egypte). Ils sont un obstacle au développement économique du fait de la corruption des élites dirigeantes qui très souvent bloquent et l’émergence d’une classe d’entrepreneurs nationaux et  l’investissement étranger. Ils font  volontiers alliance avec un islam conservateur même s’ils s’opposent aux signes extérieurs de cet islam (interdiction du voile en Tunisie).
Ils ne peuvent trouver de légitimité qu’en jouant sur un nationalisme souvent anti-occidental (Syrie) même si les dirigeants prétendent entretenir les meilleures relations avec leurs homologues européens et français en particulier (Algérie, Egypte).

2) Le principe de la démocratie est populaire :

Les élections en Afghanistan, Irak et Palestine (voire aussi en Arabie saoudite) montrent que même dans des conditions difficiles les gens veulent voter et vont voter. Même s’ils ne se font pas d’illusions sur la suite, c’est le principe de la conditionnalité et de l’alternance du pouvoir qu’ils affirment.

3) Les islamistes changent :

 Les élections ne conduisent pas à un triomphe de l’islamisme radical mais poussent au contraire les mouvements islamistes au compromis sur la question de l’alternance et de la démocratie. Le concept d’ « Etat islamique » n’est plus à l’ordre du jour, par contre le nationalisme passe au centre de leurs préoccupations (Hamas). Sur le long terme, c’est la voie turque qui se profile. Les penseurs de l’islamisme ont d’ailleurs évolué (de Ghannouchi à Khatami).


4) L’anti-américanisme ne veut pas dire le rejet de la démocratisation :

Il y a certes un sentiment violemment anti-américain, fondé plus sur le nationalisme que sur le sentiment religieux, mais cela ne suffit pas à délégitimer la démocratie. Au contraire, bien des intellectuels nationalistes prennent au Maghreb le chemin du dialogue avec les ambassades américaines. Quant au Moyen-Orient, la pression pour la
démocratisation est récupérée par des forces qui ne sont pas pro-américaines.

L’erreur des Américains a été de présenter une démocratisation abstraite (l’Autorité Provisoire en Irak), et illégitime aux yeux de la population. Mais il suffit que la demande de démocratie soit récupérée par des forces nationalistes et/ou religieuses pour qu’elle trouve une légitimité politique, comme on le voit en Irak. Or c’est cette tendance qui paraît dominante aujourd’hui (y compris au Liban). C’est l’imbrication entre nationalisme (ou simplement patriotisme) et
démocratie qui permettra à cette dernière de s’enraciner et de limiter l’islamisme.

Les Américains ont du mal à reconnaître le nationalisme des autres, ce qui explique les errements en Irak (mettre plus d’un an à reconnaître que des élections ne peuvent que porter les chi’ites au pouvoir) : mais le refus de Bush de repousser les élections en 2005, malgré les demandes pressantes de ses alliés arabes sunnites, a donné une cohérence à sa politique. Même si la démocratie à l’américaine apparaît abstraite, sa mise en oeuvre aboutirait paradoxalement à une légitimation du nationalisme, voire de l’islam. Le message sur la démocratisation est en
train de passer (il faut aussi ajouter les exemples de la Géorgie et de l’Ukraine). Le danger est donc de voir  Washington, tout honnis soit-il dans l’opinion arabe, apparaître comme le seul défenseur de la démocratie. Bien sûr la politique américaine est pleine de contradictions et d’effets pervers, et les néo-conservateurs ont perdu en 2005 l’initiative au profit d’un Département d’Etat moins soucieux de démocratisation. Mais il faut désormais associer notre
discours sur la souveraineté à une défense et une promotion de la démocratie, seul moyen d’enraciner la souveraineté nationale dans la volonté populaire et de réduire les identifications supranationales (comme l’islamisme ou le pan arabisme) qui sont déstabilisatrices pour l’équilibre régional. O Roy.

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Mardi 8 mars 2011 2 08 /03 /Mars /2011 05:32

Richard LebeauRichard Lebeau, historien, membre du réseau Chrétiens de la Méditerranée et  spécialiste du monde arabe. Article écrit le 03 mars 2011 dans la revue Projet

Le monde arabe est mort. Vive le monde arabe !

Tunisiens, Égyptiens, qui ont précipité le départ de leurs présidents éternellement « réélus » depuis trente ans,
peut-être suivis par les Libyens au prix de leur sang, et sans doute par les Yéménites et les Bahreïnis, qui dans la
foulée pourraient entraîner l’Arabie saoudite dans le grand plongeon démocratique, n’exigent pas seulement la
mise au placard de l’Histoire de régimes autoritaires, iniques, corrompus et oppressants. Ils ne se sont pas levés
seulement pour mettre un terme à des privations, à un chômage important et au mépris dans lequel les tenaient
leurs élites politiques, économiques et intellectuelles. Cela fait trop longtemps qu’ils souffrent de la faim [1] et
d’une parole interdite. Ils se battent donc autrement que les Anciens, ceux qui ont construit l’indépendance. Leur
combat est plus viscéral. Ils signent enfin le constat de décès du « monde arabe ». Les héros de l’indépendance
étaient animés d’un sentiment de fierté – ils avaient bouté hors de chez eux les Anglais et les Français – et
pensaient être chargés d’une mission, celle de construire des nations jeunes et indépendantes, tout en luttant
contre le jeune État israélien, porté sur les fonds baptismaux par ses parrains occidentaux. Bref, eux avaient
l’avenir devant eux ! En 2011, les manifestants de la place Tahrir partent, en revanche, à la conquête d’une dignité
perdue.

De l’arabisme à la révolution palestinienne

Sous la houlette du colonel Nasser, l’Égypte avait retrouvé, en 1956 – date de l’expédition de Suez – sa gloire
pharaonique. Pour la perdre une décennie plus tard ! Le 5 juin 1967, Israël passait à l’offensive : en une semaine,
les chasses égyptienne et syrienne étaient clouées au sol. Les chars de Tsahal bousculaient leurs adversaires sur
tous les fronts. Et l’État hébreu de tripler sa superficie : en moins d’une semaine de combats, l’Égypte perdait Gaza
et le Sinaï, la Syrie était amputée du Golan et la Jordanie de la Cisjordanie. L’échec militaire valait constat de
faillite. Discrédité, l’arabisme sombrait dans la déroute des armées. Désormais l’islamisme, le pétrole et la
résistance palestinienne seraient le moteur du monde arabe. Mais l’arabisme devenait un discours creux, qui
perdait donc de sa virulence. Lire la suite de l'article

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Dimanche 6 mars 2011 7 06 /03 /Mars /2011 05:08

Manifestation-au-Maroc.jpgLa Libye, le Yémen, Bahreïn sont en proie à des révoltes semblables à celles qui ont secoué la Tunisie et l’Égypte. Alors que la contagion se répand dans le monde arabo-musulman, « La Croix » analyse les causes profondes de ces révolutions.

1. Des pouvoirs usés

Peut-on parler de« printemps arabe » ? « L’effet domino est une invention des médias », a déclaré le ministre algérien des affaires étrangères, Mourad Medelci, au quotidien espagnol El Pais. Une affirmation peu partagée… Bichara Khader, directeur du Centre d’études et de recherches sur le monde arabe contemporain (Cermac) de l’Université catholique de Louvain, estime, inversement, qu’aucun pays arabe n’est à l’abri, parce que l’on trouve dans la plupart d’entre eux les mêmes « ingrédients explosifs », notamment « un système politique sclérosé et répressif, une corruption généralisée et un ras-le-bol d’une situation bloquée à tous les niveaux », détaille-t-il dans son étude La Tunisie : est-ce l’hirondelle qui annonce le printemps arabe ?

Les intellectuels parlent de la « “tunisianisation” des Arabes », souligne-t-il. Pour autant, l’onde de choc, réelle, se traduira diversement. Il y a « un réel risque d’islamisation de la révolte » en Libye, à Bahreïn, au Yémen ou un risque de « régionalisation » de la révolte en Algérie ou au Yémen, estime-t-il. En Algérie, la situation est exceptionnellement complexe. « Le traumatisme de dix ans de guerre civile y est très fort », relève l’historien Mohammed Harbi, professeur émérite de l’université Paris VIII. « De plus, l’État a déployé des relais occultes dans toutes les instances de la société à un niveau qui n’existe nulle part ailleurs, poursuit l’historien. Or, ces relais qui peuvent être perçus comme opposition troublent considérablement le jeu et entravent l’émergence d’une dissidence organisée. »

2. Des héritiers détestés

Il semble que dans les pays monarchiques la royauté ne soit pas menacée. « Au Maroc, il y a une aspiration au changement, pour autant la monarchie jouit d’un vrai soutien », estime l’historien Mohammed Harbi. « À Bahreïn, la royauté n’est pas en tant que telle mise en cause, mais il est revendiqué une égalité de traitement pour la société à majorité chiite gouvernée par une dynastie sunnite minoritaire. Il n’y a pas non plus de volonté de renverser la monarchie en Jordanie », poursuit l’historien.

Inversement, la tentation dynastique des régimes autoritaires, au sein desquels le président monarque organise le passage du pouvoir à sa descendance, est la cible directe de la contestation qu’il s’agisse de Gamal Moubarak, considéré il y a peu encore comme le fils héritier de l’ex-président égyptien Hosni Moubarak, ou aujourd’hui de Seif Al Islam, fils du général Kadhafi, qui a promis une riposte sanglante à la révolte. Ces pratiques de confiscation du pouvoir par les descendants sont aujourd’hui « condamnées », estime Mohammed Harbi." Lire la suite sur le site du journal La Croix

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Samedi 5 mars 2011 6 05 /03 /Mars /2011 06:00

Révolution post-islamiste

d'Olivier Roy

L'opinion européenne interprète les soulèvements populaires en Afrique du Nord et en Egypte à travers une grille vieille de plus de trente ans : la révolution islamique d'Iran. Elle s'attend donc à voir les mouvements islamistes, en l'occurrence les Frères musulmans et leurs équivalents locaux, être soit à la tête du mouvement, soit en embuscade, prêt à prendre le pouvoir. Mais la discrétion et le pragmatisme des Frères musulmans étonnent et inquiètent : où sont passés les islamistes ?

Mais si l'on regarde ceux qui ont lancé le mouvement, il est évident qu'il s'agit d'une génération post-islamiste. Les grands mouvements révolutionnaires des années 1970 et 1980, pour eux c'est de l'histoire ancienne, celles de leurs parents. Cette nouvelle génération ne s'intéresse pas à l'idéologie : les slogans sont tous pragmatiques et concrets ("dégage", "erhal") ; il ne font pas appel à l'islam comme leurs prédécesseurs le faisaient en Algérie à la fin des années 1980. Ils expriment avant tout un rejet des dictatures corrompues et une demande de démocratie. Cela ne veut évidemment pas dire que les manifestants sont laïcs, mais simplement qu'ils ne voient pas dans l'islam une idéologie politique à même de créer un ordre meilleur : ils sont bien dans un espace politique séculier. Et il en va de même pour les autres idéologies : ils sont nationalistes (voir les drapeaux agités) mais ne prônent pas le nationalisme. Plus originale est la mise en sourdine des théories du complot : les Etats-Unis et Israël (ou la France en Tunisie, qui a pourtant soutenu Ben Ali jusqu'au bout) ne sont pas désignés comme la cause des malheur du monde arabe. Même le pan-arabisme a disparu comme slogan, alors même que l'effet de mimétisme qui jette les Egyptiens et les Yéménites dans la rue à la suite des événements de Tunis montre qu'il y a bien une réalité politique du monde arabe.

Cette génération est pluraliste, sans doute parce qu'elle est aussi plus individualiste. Les études sociologiques montrent que cette génération est plus éduquée que la précédente, vit plus dans le cadre de familles nucléaires, a moins d'enfants, mais en même temps, elle est au chômage ou bien vit dans le déclassement social. Elle est plus informée, et a souvent accès aux moyens de communications modernes qui permettent de se connecter en réseau d'individu à individu sans passer par la médiation de partis politiques (de toute façon interdits). Les jeunes savent que les régimes islamistes sont devenus des dictatures : ils ne sont fascinés ni par l'Iran ni par l'Arabie saoudite. Ceux qui manifestent en Egypte sont précisément ceux qui manifestaient en Iran contre Ahmedinejad (pour des raisons de propagande le régime de Téhéran fait semblant de soutenir le mouvement en Egypte, mais c'est un règlement de comptes avec Moubarak). Ils sont peut-être croyants, mais séparent cela de leur revendications politiques : en ce sens le mouvement est "séculier", car il sépare religion et politique. La pratique religieuse s'est individualisée. Lire l'article en PDF

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Mardi 1 mars 2011 2 01 /03 /Mars /2011 05:19

Alain-Gresh-copie-1.jpgAlain Gresh est directeur adjoint du Monde diplomatique et auteur de nombreux ouvrages sur le Proche-Orient. Il analyse pour l’Humanité la situation en Libye et les bouleversements en cours dans l’ensemble du monde arabe. 

Avant de faire un tour d’horizon des révolutions dans le monde arabe, je voudrais avoir votre avis sur le point le plus chaud, la Libye. Après le discours violent et menaçant de Kadhafi mardi soir, à quoi peut-on s’attendre ? A-t-il les moyens d’exécuter ses menaces ?

Alain Gresh. C’est difficile à dire. Ce qui est certain, c’est qu’il y a des fissures importantes dans le régime. Elles sont devenues manifestes avec la démission de plusieurs ministres et de nombreux ambassadeurs. Kadhafi est désormais isolé au plan international, mais aussi régional. Les pays arabes, qui, la plupart du temps, répugnent à intervenir dans les affaires de leurs voisins au nom de la non-ingérence, l’ont suspendu de la Ligue arabe et ont condamné très fermement son attitude en lui demandant d’écouter son peuple. Même condamnation de la part de l’Organisation de la conférence islamique. Cela va encore accentuer les fissures au sein du régime.

 Que lui reste-t-il comme soutiens ?

Alain Gresh. Il a encore des appuis tribaux, surtout en Tripolitaine. Mais il y a aussi des chefs de tribu qui ont lancé des appels à le combattre. Il est difficile, dans un pays où tout est tellement opaque et où les tribus jouent un rôle tellement important, de savoir exactement ce que cela représente et sur qui il peut réellement compter. Il a aussi des mercenaires qui viennent de pays africains. Ce n’est pas nouveau, il y a longtemps qu’il a voulu constituer ce qu’il appelle une « légion islamique ». Il a ensuite tourné son ambition de domination vers l’Afrique et y a recruté des troupes rétribuées à la faveur des conflits dans lesquels il n’a pas cessé de s’ingérer. Mais là encore, il est difficile de mesurer leur importance et leur fiabilité.

 Depuis dimanche, la plupart des villes de Tripolitaine se sont libérées et échappent au pouvoir. Y a-t-il un risque de scission du pays ?

Alain Gresh. Il ne faut pas oublier que la Libye a été constituée à partir de régions qui n’avaient pas la même histoire. Donc, je ne dis pas que le risque n’existe pas. Mais aujourd’hui, tous les opposants qui s’expriment à propos de la manière dont ils envisagent l’avenir, que ce soit les exilés ou ceux qui sont à l’intérieur, insistent sur leur volonté de préserver l’unité du pays.

Qui sont les insurgés ? À la différence de ce qui s’est passé en Tunisie ou en Égypte, on les voit sur les images des télévisions brandir des armes. Et on ne voit pratiquement pas de femmes parmi eux. Est-ce le signe d’un soulèvement surtout islamiste, comme certains l’affirment ?

Alain Gresh. Je ne le pense pas. L’opposition libyenne est très composite. Il y a des nationalistes, des démocrates, des royalistes et des islamistes. Mais il faut rappeler qu’il y a eu, précisément en Cyrénaïque et dans la région de Benghazi, une insurrection islamiste armée très forte qui a été réprimée dans le sang par Kadhafi dans les années 1990. Cela n’a pas été oublié et les islamistes ont gardé des positions et une influence certaine dans cette région. Quant aux armes, tout le monde en a en Libye, c’est un peu comme au Yémen. Kadhafi l’a d’ailleurs rappelé dans son discours de mardi en demandant aux gens de rendre leurs armes faute de quoi il y aurait une boucherie.

Et l’absence des femmes ?

Alain Gresh. Je pense que cela s’explique par le fait que la société libyenne reste une société tribale très conservatrice, où l’on a tendance à ne pas laisser les femmes sortir dans la rue, surtout quand il y a du danger, quand l’armée et la police tirent. Cela malgré le fait que des efforts certains ont été consentis pour donner aux femmes un statut d’égalité en les faisant accéder à l’éducation. Effort à mettre à l’actif de la politique à orientation socialiste menée dans les premières années par Kadhafi.

 Y a-t-il un risque de voir la Libye devenir un second Afghanistan, avec un courant islamiste très dur et des zones tribales à peu près incontrôlables, ce que pronostiquent déjà certains observateurs ?

Alain Gresh. Je ne le pense pas, car, comme je l’ai dit, il y a des courants très divers dans l’opposition, qui semble s’organiser pour prendre en main les villes libérées. De plus, les islamistes libyens ont en principe renoncé à la violence. Il est vrai qu’il existe une composante libyenne au sein d’al-Qaida et un groupe de Libyens qui combattent dans Aqmi (al-Qaida au Maghreb islamique). Si l’État libyen s’effondre, il peut y avoir une situation de non-droit dans laquelle tout peut arriver. Mais c’est le cas dans bien d’autres régions du monde arabe, notamment au Sahel ou au Yémen.

 Précisément, quelle peut être l’influence du chaos libyen sur le reste du monde arabe ?

Alain Gresh. Il peut effectivement faire peur. Bien qu’il y ait malheureusement eu des morts et des blessés en Égypte et en Tunisie, les soulèvements des peuples qui ont réussi à chasser les tyrans s’y sont déroulés de façon relativement pacifique, ce qui a encouragé les révolutions dans les autres pays. En ce moment, la focalisation des médias sur la Libye et la violence terrible qu’elle connaît peut faire peur, mais elle n’est pas représentative. Les circonstances, les situations sont différentes d’un pays à l’autre. On peut redouter un tel chaos dans un pays comme le Yémen, où il y a aussi une forte composition tribale et des divisions internes entre le nord et le sud, avec une présence d’al-Qaida. Cela peut être un frein au soulèvement dans un pays comme la Syrie, où existe une division entre sunnites et alaouites. Les Syriens n’ont d’ailleurs pas besoin de l’exemple libyen pour redouter le chaos : ils en ont un à leur porte, avec l’Irak. Mais cela n’empêche pas qu’il y a, dans tout le monde arabe, des composantes communes qui poussent les peuples à se soulever.

 Quelles sont-elles ?

Alain Gresh. L’autoritarisme de l’État et l’arbitraire absolu qui fait que n’importe qui peut se retrouver battu et torturé dans un commissariat, pour des raisons politiques ou non. Des problèmes économiques et sociaux, avec une détérioration de la situation depuis dix ans par les politiques ultralibérales. Un État providence érodé au moment où se créent des fortunes insolentes. Une population jeune – 50 % de moins de vingt-cinq ans – qui déboule par vagues sur le marché du travail et ne trouve pas de travail. Même s’il y a eu une révolution démographique, les vagues actuelles sont les plus nombreuses. En Égypte, un million et demi de jeunes ont fêté leurs vingt ans en 2010. Cette jeunesse, plus éduquée que les générations précédentes, a acquis d’autres schémas de pensée. Elle a grandi dans un monde plus ouvert, avec l’accès aux télévisions, à Al Djazira, à 
Internet. Elle est imprégnée de l’idéal des droits de l’homme et des libertés, qui, contrairement à ce qu’on pensait, n’est plus l’apanage des couches 
intellectuelles et petites-bourgeoises. S’y ajoute la transmission quasi instantanée de l’expérience des autres peuples : on a vu comment les Tunisiens expliquaient aux Égyptiens comment contourner la censure de YouTube ou Facebook.

 N’est-ce pas en soi une révolution que cet accès à une pensée personnelle, dans un monde où, traditionnellement, on pensait comme le chef de famille, comme l’ensemble du groupe ?

Alain Gresh. Incontestablement. Et cela touche aussi le domaine religieux. Même le rapport à l’islam est devenu individuel, personnel, comme on l’a vu en Égypte. Le fait que les grandes institutions religieuses comme Al-Azar ou l’Église copte aient collaboré avec Moubarak a beaucoup fait pour les discréditer et inciter les gens à prendre une forme d’autonomie en matière religieuse. Les jeunes ont une conscience beaucoup plus individuelle que leurs aînés. C’est un mouvement qui a pris beaucoup de temps, qui sera encore long, mais qui me paraît irréversible.

 Quelles peuvent être les répercussions des révolutions arabes sur la question palestinienne ?

Alain Gresh. Je pense que les pays arabes vont être amenés à prendre des positions plus fermes. L’Égypte, en particulier, qui était devenue le faux nez d’Israël et des États-Unis. Son avenir n’est pas écrit, là comme ailleurs, la lutte du peuple continue et beaucoup de choses ne sont pas jouées. Mais quel que soit le futur gouvernement, il devra prendre en compte l’opinion publique, cette opinion publique dont on pensait qu’elle n’existait pas parce qu’elle n’avait aucun moyen de s’exprimer. Tout le monde sait de quel côté elle penche, et c’est pourquoi Israël aimait tant les dictatures arabes.
Je pense aussi que l’éviction de Moubarak est une bonne chose pour l’unité palestinienne. L’Égypte, qui officiellement jouait les médiateurs entre le Hamas et le Fatah, a en réalité tout fait pour empêcher la réunification. Au plan intérieur palestinien, l’exemple de la Tunisie et de l’Égypte peut être aussi porteur d’espoir pour une jeunesse palestinienne qui cherche de nouvelles formes de lutte, alors que, de toute évidence, la génération qui dirige l’Autorité est arrivée en bout de course. Le gouvernement israélien en est parfaitement conscient, on le voit à ses réactions. Après avoir supplié Obama de ne pas laisser tomber Moubarak, il est en train de mettre en place des forces d’intervention rapide pour parer à tout risque de soulèvement dans les territoires occupés.

 Israël n’est pas le seul à avoir soutenu les dictatures arabes…

Alain Gresh. En effet. Pour les chancelleries occidentales, le soutien à ces dictatures était considéré comme la condition de la sécurité de l’Occident et d’Israël. C’était les régimes au pouvoir ou les islamistes. Alors certes, on ne peut pas avoir une politique étrangère uniquement fondée sur les droits de la personne, mais on n’est pas obligé non plus de cautionner les dictatures comme on l’a fait avec la Tunisie de Ben Ali et l’Égypte de Moubarak sans parler de la Libye de Kadhafi. Il me semble que la France et l’Italie se sont particulièrement distinguées dans les courbettes, au sens propre, puisque Berlusconi est allé jusqu’à s’incliner devant Kadhafi et lui baiser la main, comme le montre une photo dans la salle consacrée à cet événement historique au Musée de Tripoli.

 Mais toute l’Union européenne s’est mouillée en passant un accord avec lui pour qu’il contienne les candidats à l’émigration africaine en les jetant dans des camps.

Alain Gresh. Pas seulement. En Libye comme dans d’autres pays arabes, l’Union européenne a été l’instigatrice de la libéralisation des entreprises publiques, en faisant semblant de ne pas voir que cela entraînait la mise en place d’une économie prédatrice débouchant sur un pillage des ressources et leur accaparement par les groupes dirigeants à un niveau incroyable.

Comment expliquer que Barack Obama ait réagi plus vite que les Européens vis-à-vis des révolutions arabes, poussant même Ben Ali et Moubarak au départ, alors qu’il a tardé à le faire pour Kadhafi ? Est-ce parce qu’il n’a pas de solution de rechange ?

Alain Gresh. Les États-Unis ont été les premiers et les plus fermes soutiens de tous ces régimes, finançant même celui de Moubarak. S’ils ont réagi vite, c’est qu’ils espèrent continuer à orienter les politiques à venir dans ces pays dans un sens conforme à leurs intérêts. Mais il ne faut pas tomber dans la théorie du complot et voir la main des Américains partout. Même dans les pays qui sont totalement sous leur coupe, comme l’Afghanistan, ils sont loin de tout contrôler et ils se heurtent constamment à Karzai. Cela dit, ils continueront à tenter d’orienter les choses dans le sens de leur intérêt, car ils ont un poids considérable, surtout vis-à-vis de l’Égypte. En ce qui concerne la Libye, il y a une dimension particulière, car c’est un pays pétrolier important qu’ils ne souhaitent pas voir déstabilisé.

 

Alain Gresh, directeur adjoint du Monde diplomatique, est d’autant plus sensible aux révolutions du monde arabe qu’il est lui-même né en 1948, au Caire. Fils naturel du militant communiste et internationaliste Henri Curiel, il a été élevé par un père adoptif copte et une mère d’origine russe. Très engagé dans le combat pour la libération de la Palestine, il est l’auteur de nombreux ouvrages sur le Proche-Orient et l’islam dont : les Cent clés du Proche-Orient (Hachette 2006), avec Dominique Vidal ; Israël, Palestine : vérités sur un conflit (Fayard, 2010) ; De quoi la Palestine est-elle le nom ? (Les Liens qui libèrent) ; l’Islam en questions, dialogue avec Tariq Ramadan et Françoise Germain-Robin (Actes Sud 2001).

Entretien réalisé par Françoise Germain-Robin Le Monde Diplomatique

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