Le Monde Arabe

Mercredi 13 avril 2011 3 13 /04 /Avr /2011 05:53

Printemps-arabe.jpgComment les Français voient-ils les révolutions arabes ?

Article paru dans l'e Monde du 08 avril 2011

Edouard Lecerf, directeur général de TNS-Sofres : Le premier élément de réponse, c'est de voir que cette opinion est très volatile. Avant que la France ne décide de participer à l'intervention en Libye, les Français étaient majoritairement contre. Quelques semaines plus tard, la France intervient, et les Français se rangent derrière ce choix. Cette oscillation, on la retrouve par ailleurs dans d'autres éléments : la crainte et l'espoir. Oui, les Français, lorsqu'ils sont interrogés, se disent enthousiastes sur ce qui se passe actuellement. Et pour autant, lorsqu'on introduit l'idée d'écho qu'il pourrait y avoir au niveau français, que ce soit d'un point de vue économique avec les craintes liées au pétrole, ou d'un problème migratoire, aussitôt, il y a une rétractation.

Quels sont les scénarios les plus probables pour la Libye ?

Elyès Jouini : L'intervention européenne et américaine avec des forces arabes en Libye a permis d'équilibrer, en tout cas pour l'instant, les forces. C'est vrai qu'on ne sait pas trop ce qui se passe en Libye, on voit des coups d'accordéon avec des opposants qui gagnent du terrain, qui en perdent. On a une armée structurée qui continue à avoir des forces importantes, des révolutionnaires en face qui ont tout le feu et l'énergie des révolutionnaires. La situation est inquiétante parce qu'il ne faudrait pas qu'elle s'enlise. On soutient les révolutionnaires libyens parce qu'ils sont porteurs d'un discours de démocratie, de renouveau, mais en même temps on ne les connaît pas !

Pensez-vous que l'opinion arabe puisse se retourner contre les Européens ou les Américains ?

Fatiha Héni-Dazi : C'est un risque. C'est vrai que l'habillage arabe de cette intervention est très réduit. On a le Qatar et les Emirats arabes. Ces deux pays arabes sont-ils les plus représentatifs de la Ligue arabe et de l'opinion arabe ? C'est très loin d'être le cas. La France a beaucoup insisté pour que les pays arabes soutiennent cette intervention. Cette dernière risque d'avoir des conséquences hors de Libye.

Les régimes autoritaires arabes ont été plus décomplexés après cette intervention. Au Yémen, par exemple, du jour au lendemain, on est passé de 3 ou 4 morts par jour à 55 morts. L'intervention du Conseil de coopération du Golfe (CCG) dominée par l'Arabie saoudite à Bahreïn est intervenue à peu près au même moment. En même temps, cette intervention a pu permettre aux manifestants et aux contestataires syriens de dépasser leur peur.

Si l'on n'avait rien fait, c'était aussi la porte ouverte à une répression impitoyable.

Ghassan Salamé : Nous sommes dans une situation dramatique pour un mouvement populaire au moins partiellement démocratique qui traverse la région et qui risque d'être freiné, ensanglanté, par les affaires libyennes. Quels sont les scénarios aujourd'hui ? Le scénario ivoirien : vous avez d'un côté Benghazi, un gouvernement qui est de plus en plus reconnu par la communauté internationale, jugé légitime pour de bonnes et de mauvaises raisons, et vous avez de l'autre côté quelqu'un qui s'accroche au pouvoir, qui n'est plus reconnu mais qui a les moyens de tenir.

Ce scénario est ultra-dangereux, parce que si cette situation s'installe, les extrémistes vont avoir le dessus dans les deux camps : à Tripoli et à Benghazi. Le deuxième scénario, c'est une interprétation large, peut-être contestable, de la résolution 1973 des Nations unies qui fait qu'on ne protège pas uniquement les civils mais que l'on va un peu plus loin, et qu'on se dit que la meilleure protection des civils c'est de virer le monsieur qui donne l'ordre de les attaquer. On va là dans une logique de changement de régime, honteuse, hypocrite, sans le dire vraiment. C'est plutôt un scénario irakien.

Et il y a le troisième, qui se dessine depuis quelques jours et est un scénario à la kényane : celui d'une médiation. On se dit qu'après tout, Kadhafi n'est pas "bien", mais que ceux de Benghazi, on ne les connaît pas bien non plus.

Avez-vous un regard pessimiste sur la situation actuelle en Libye ?

Yves Aubin de La Messuzière : Oui, dans la mesure où l'on a sous-estimé les appuis dont pouvait disposer Kadhafi en dehors donc de ces solidarités tribales qui sont assez fortes. La Libye est un pays assez urbanisé mais il y a les solidarités, les allégeances tribales. Il y a aussi les classes moyennes de Tripoli qui ont plus profité que de l'autre côté de la Cyrénaïque des prébendes et aussi de la manne pétrolière. Je crains le scénario de l'enlisement de la coalition internationale. Mais il y en a un autre qu'on pourrait peut-être affiner : à l'intérieur même du clan familial de Kadhafi, des fils, Saïf Al-Islam et Saadi, seraient prêts à une négociation et à une discussion.

Vous étiez partisan d'une intervention pour protéger les populations civiles. Restez-vous sur cette position ?

Hubert Védrine : A partir de cet immense mouvement qui a démarré en Tunisie, nous sommes entrés dans une période qui va s'étaler sur des années, qui ne va pas concerner que le monde arabe, qui ne va pas concerner que le monde musulman, qui met sur la défensive de nombreux régimes autoritaires partout dans le monde. Cela va passer par des moments encourageants, positifs, et de nombreuses tragédies. C'est inévitable. C'est une remarque qui englobe la tragédie libyenne, il y aura malheureusement d'autres tragédies à d'autres moments. Deuxièmement, on n'a pas tellement d'influence. C'est un peu vexant à dire, mais en même temps c'est un hommage que je rends aux Arabes qui, les uns après les autres, sont en train de redevenir les acteurs de leur propre histoire.

A présent, je suis étonné qu'on ne mesure pas l'importance dans l'histoire du droit international du vote par le Conseil de sécurité de l'ONU de la résolution 1973. C'est rare qu'il se trouve dans ce Conseil plus de 9 voix - il faut 9 voix pour que ça passe - sans qu'il y ait veto. Je continue à penser que le choix de la non-intervention aurait été insupportable, qu'il aurait eu des conséquences politiques graves. Pour l'avenir de la Libye, je pense que ça va plutôt tourner autour du troisième scénario de Ghassan Salamé. Pas de victoire militaire nette dans un sens ou dans l'autre, puisque le massacre de Benghazi a été évité. Ma conviction est que Kadhafi est cuit de toute façon.

Que doit être la politique de l'Union européenne face à un tel mouvement de révoltes ?

Hubert Védrine : Quand on fait de l'ingénierie de la démocratisation, on s'aperçoit que c'est compliqué. Une des difficultés, c'est que nous n'avons pas de spécialiste de la démocratisation. Que fait-on concrètement quand on n'est pas encore un pays démocratique pour franchir les étapes ? Que met-on dans la Constitution ? Quelles sont les conditions que l'on pose aux partis politiques pour qu'ils puissent concourir ? Que fait-on de la référence à l'islam ? On n'a pas d'expérience là-dessus.

Deuxièmement, il y a un risque paternaliste évident pour l'Europe puisqu'elle passe son temps, comme ce n'est pas une puissance qui se pense comme une entité politique ou stratégique, à tout ramener à des questions d'aides. On n'échappera pas à une sorte de cogestion, les Européens, les Maghrébins, les Africains, de la question du mouvement migratoire, qui est un vrai sujet sérieux que l'on doit gérer.

Il faut être positif parce que des peuples se révoltent, ils sont courageux, ils veulent se démocratiser, c'est formidable !

Tout est parti de la Tunisie, quasiment une révolte modèle.

Elyès Jouini : En Tunisie, on l'a appelée la "révolution de la dignité". Ce que le peuple tunisien a souhaité dire, c'est qu'il y avait un ras-le-bol et qu'il était capable de prendre son destin en main. Cela a servi d'exemple à l'Egypte, à d'autres pays, et puis le contre-exemple est arrivé quelques semaines après, quand Kadhafi montre que l'on peut réprimer, bombarder les insurgés, rétablir l'ordre de cette manière pour garder son siège. C'est pour cette raison que l'intervention occidentale était importante. Elle permettait de neutraliser ce contre-exemple. De montrer qu'il ne suffit pas de réprimer pour repartir sur vingt ans ou quarante ans de pouvoir sans partage.

Le Golfe est relativement épargné par le mouvement de la rébellion, mais que se passe-t-il à Bahreïn ?

Fatiha Héni-Dazi : L'Arabie saoudite, en tête, est intervenue au nom du Conseil de coopération du Golfe, avec un millier de soldats de la Garde nationale pour dire stop à un processus démocratique qui aurait pu aboutir à une monarchie constitutionnelle parlementaire, laquelle aurait été dominée par cette communauté qui est majoritaire. Le fait, pour l'Arabie saoudite, de dire "c'est notre ligne rouge, on n'a pas à demander leur avis aux Américains", a été, pour moi, un tournant. A Bahreïn, les choses sont très dures. Il est très difficile de trouver une issue négociée, pacifique. Nous avons un prince héritier qui négociait avec l'opposition chiite et on y a mis un terme avec cette intervention.

Le mouvement paraît irrépressible et semble s'inscrire dans une longue durée. Comment le voyez-vous évoluer ?

Ghassan Salamé : Tous les dirigeants arabes, sans exception, se sont dit après Moubarak "Est-ce que je vais être le troisième ?" Il y a eu ce que j'appelle des concessions préventives. Faisons quelque chose pour ne pas tomber. Mais il y aura un troisième, un quatrième, même un cinquième, parce que le mouvement traverse l'ensemble de la région. Il y a eu Ben Ali en janvier, Moubarak en février, le Libyen en mars... En avril, il va y en avoir au moins un, je vous le garantis. Et je suis heureux, cela fait vingt ans qu'on attend ça !

Yves Aubin de La Messuzière : Le mot-clé, c'est la dignité, "karama". Partout, c'est le slogan dominant. C'est-à-dire le souci de passer de sujet à citoyen. Disons aussi que la laïcité, même si elle n'est pas exprimée explicitement, est aussi présente et au coeur du débat. Et c'est très important. La crainte, c'est de voir une mouvance islamiste forte face à ce qui ressemblera à une nouvelle formation incarnant l'ordre. Il y a balancement entre la rupture et la continuité. En Tunisie, on est davantage dans un processus de rupture par rapport au passé. En Egypte, on est beaucoup plus dans la continuité. On ne peut pas dire que le système a changé puisque l'armée est là.

L'Europe va être la voisine d'un monde arabe nouveau. Quelle doit être l'attitude de ce grand voisin qu'est l'Europe ?

Fatiha Héni-Dazi : L'Europe politique n'existe pas. Elle a volé en éclats lors du vote de cette résolution. L'Allemagne n'a pas suivi. C'est quand même le couple franco-britannique qui a mené la danse.

Elyès Jouini : Il faut un plan Marshall, un investissement massif de la part de l'Europe, des Etats-Unis, de l'ensemble des pays qui veulent soutenir la démocratie. Tant que l'on sera sur des réponses au cas par cas, finalement, cet énorme élan démocratique risque de s'enliser, voire de sombrer dans les difficultés inhérentes à toute transition démocratique, liées au fait que si l'amélioration de la situation économique n'accompagne pas la démarche démocratique, on risque de revenir en arrière.

Yves Aubin de La Messuzière : En Europe, il a manqué un discours d'appui à la transition. Malheureusement, du côté français, on s'est contenté de prendre acte de la transition démocratique en Tunisie - c'est ce qui reste dans la conscience des Tunisiens et ailleurs. Prendre acte veut dire qu'on aurait peut-être espéré autre chose. Dans un premier temps, on avait l'impression que l'Europe se satisfaisait de ces régimes parce qu'ils pouvaient assurer à la fois la stabilité et la sécurité. Les aides économique et financière à travers les différents instruments européens doivent bien entendu jouer.

Ghassan Salamé : Il ne faut pas donner l'impression à la jeunesse arabe qu'on pleure le départ de Ben Ali ou qu'on a peur que Kadhafi se retrouve en Ouganda. Je dois dire que l'Europe a été frileuse. L'Europe n'a pas perçu l'ampleur du mouvement, son efficacité et cette extraordinaire irruption d'un troisième acteur que les experts patentés ne voulaient pas voir. Cet acteur est là devant vous, il est comme vous, il a les mêmes soucis. Et c'est avec lui que vous avez intérêt, Européens, à travailler à l'avenir. Il faut sentir ses espoirs et il faut l'encourager.

Ensuite, il y a la lucidité. Il ne faut pas que l'arbre libyen cache ce mouvement qui va durer des années. Et il ne faut pas non plus réduire cette affaire à la formule : "Il faut que le pétrole passe la Méditerranée et que les émigrés ne passent pas." Si vous réduisez la relation entre l'Europe et sa rive sud à cela, vous allez avoir les émigrés, vous risquez de ne pas avoir le pétrole.

 Gilles Paris (Les grands débats du "Monde")

 

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Mardi 12 avril 2011 2 12 /04 /Avr /2011 05:06

COMECE.jpgLes évêques de la COMECE voient

un signe d’espoir dans le printemps arabe

 Après des décennies d’impasses diplomatiques et de conflits au Moyen Orient, les évêques de la COMECE voient dans le printemps arabe un clair signe d’espoir. Les soulèvements populaires en Tunisie, en Egypte, en Lybie et dans d’autres pays arabes sont un appel légitime de millions de personnes à la liberté et à la dignité humaine. C’est le message principal qui ressort de l’Assemblée plénière des évêques de la COMECE, qui s’est tenue du 6 au 8 avril 2011 à Bruxelles, avec pour thème principal « Les Eglises chrétiennes au Maghreb et au Machrek ».

 

Les évêques de la COMECE encouragent fortement ces citoyens à poursuivre leur engagement en vue d’obtenir l’avènement des droits fondamentaux et de la démocratie dans leurs pays. Les évêques souhaitent en particulier rendre hommage à la jeune génération qui a joué un rôle moteur dans tous ces pays en initiant et organisant ces soulèvements de façon courageuse, pacifique et œcuménique.

 

Rappelant les conclusions du Synode sur le Moyen Orient, les évêques de la COMECE sont convaincus que les Chrétiens dans ces pays partagent la même citoyenneté avec leurs concitoyens d’autres religions et que chacun constitue une partie intégrante de leurs sociétés. Les évêques les appellent à contribuer, sur la base de leur foi, au changement démocratique dans leurs pays aux côtés de leurs concitoyens.

 

Après avoir eu l’opportunité d’écouter les rapports de différents experts du monde arabe et des institutions européennes, les évêques de la COMECE adressent les recommandations suivantes à l’UE:

 ·     Une solidarité accrue et concrète entre les Etats membres de l’UE est nécessaire de façon urgente pour aider à faire face à l’afflux de migrants et de réfugiés venus d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient (comme prévu par la Directive 2011/55/CE relative à la protection temporaire)

·     L’UE doit aider à améliorer la situation déplorable dans ces pays en développant de nouveaux instruments visant à promouvoir efficacement la modernisation et la démocratisation

·     dans le contexte des changements dans le monde arabe, l’UE devrait souligner l’importance de garantir des droit égaux à tous les citoyens de ces pays, quelle que soit leur origine éthique ou religieuse ; y compris chrétienne.

 

Pour leur part, les évêques ont également discuté d’éventuelles actions à entreprendre :

 ·     organiser des échanges réguliers avec les Conférences Episcopales d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient afin de mieux évaluer les attentes de leurs populations locales vis-à-vis de l’UE

·     encourager une réflexion sur « la Démocratie et la Religion » avec les Chrétiens et les Musulmans d’Afrique du Nord  et du Moyen-Orient

·     promouvoir l’éducation sociale et politique des jeunes d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient

 En outre, ils ont adressé une lettre à leurs frères évêques du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord, dans laquelle ils ont exprimé leur solidarité et leur communion dans la prière.

 L’insécurité et les menaces auxquelles font face de plus en plus fréquemment les minorités chrétiennes dans le monde arabe sont clairement intolérables. Les Evêques de la COMECE ont aussi exprimé leur profonde préoccupation quant à la manière dont les minorités religieuses sont parfois traitées en Europe. Ils ont par conséquent lancé un appel à tous les citoyens, surtout aux Chrétiens, et aux dirigeants politiques en Europe afin qu’ils prennent leurs responsabilités pour promouvoir le dialogue entre les cultures et les civilisations en Europe comme dans le reste du monde.

 

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Samedi 9 avril 2011 6 09 /04 /Avr /2011 06:00

Une maison dans la jungle ?

Uri Avnery – 5 Février 2011 - article traduit par Fed Lucas 

AVNERY UriNOUS SOMMES en plein évènement géologique. Un séisme de proportions à faire date est en train de changer le panorama de notre région. Des montagnes font place à des vallées, des îles surgissent de la mer, des volcans recouvrent la terre de lave.

Les gens ont peur du changement. Lorsqu’il survient, ils ont tendance à le nier, à l’ignorer, à prétendre qu’il ne se produit rien de vraiment important.

Les Israéliens ne font pas exception. Alors que se déroulaient dans l’Égypte voisine des évènements stupéfiants, Israël était plongé dans un scandale au sein du haut commandement de l’armée. Le Ministre de la Défense exècre le Chef d’État Major en exercice et n’en fait pas mystère. Le nouveau chef pressenti s’est révélé menteur et sa nomination a été annulée. Voilà en quoi consistaient les manchettes.

Mais ce qui est en train de se dérouler actuellement en Égypte va changer nos vies.

COMME D’HABITUDE, personne ne l’avait prévu. Le très admiré Mossad s’est laissé surprendre, comme la CIA et tous les autres services célèbres de ce type.

Cependant il n’aurait pas du y avoir la moindre surprise – sauf en ce qui concerne l’incroyable force de l’éruption. Au cours des quelques dernières années, nous avons évoqué à maintes reprises dans cette chronique le fait que, dans l’ensemble du monde arabe, des multitudes de jeunes gens sont en train d’arriver à l’âge adulte avec un profond mépris pour leurs dirigeants, et que tôt ou tard cela conduira à une révolte. Il ne s’agissait pas là de prophéties, mais plutôt d’une simple analyse de probabilités.

L’agitation en Égypte a été causée par des facteurs économiques : l’augmentation du coût de la vie, la pauvreté, le chômage, le désespoir des jeunes diplômés. Mais ne nous y trompons pas : les causes sous jacentes sont beaucoup plus profondes. Elles peuvent se résumer en un mot : Palestine.

Dans la culture arabe, rien n’est plus important que l’honneur. Les gens peuvent souffrir de privations, mais il ne supporteront pas l’humiliation.

Et pourtant, ce que tout jeune Arabe du Maroc à Oman voyait quotidiennement c’était leurs dirigeants en train de s’humilier, d’abandonner leurs frères palestiniens pour s’assurer les faveurs et l’argent de l’Amérique, apportant leur concours à la colonisation israélienne, craintifs face aux nouveaux colonisateurs. Cela était profondément humiliant pour des jeunes gens élevés dans l’admiration des réalisations de la culture arabe des temps passés et des splendeurs des premiers caliphes.

Nulle part cette perte d’honneur n’était plus évidente qu’en Égypte, qui collaborait ouvertement avec les dirigeants israéliens pour imposer le honteux blocus de la bande de Gaza, condamnant 1,5 million d’Arabes à la malnutrition et à pire. Ce n’a jamais été un simple blocus israélien, mais un blocus israélo-égyptien, gratifié de 1,5 milliards de dollars US chaque année.

J’ai à maintes reprises réfléchi – à haute voix – à ce que je ressentirais si j’étais un garçon de 15 ans à Alexandrie, Amman ou Alep, devant le spectacle de mes dirigeants se comportant comme les esclaves abjects des Américains et des Israéliens, tout en opprimant et en dépouillant leurs propres sujets. C’est à cet âge que j’ai moi-même rejoint une organisation terroriste. Pourquoi un garçon arabe serait-il différent?

Un dictateur peut être toléré quand il exprime la dignité nationale. Mais un dictateur qui exprime la honte nationale est un arbre sans racines – tout vent fort peut le renverser.

Pour moi, la seule question était de savoir où dans le monde arabe cela commencerait. L’Égypte – comme la Tunisie – était en bas sur ma liste. Et pourtant voilà – la grande révolution arabe est en train de se produire en Égypte.

C’EST en soi une surprise. Si la Tunisie était une petite surprise, là c’est une surprise considérable. Lire l'article en entier.

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Vendredi 8 avril 2011 5 08 /04 /Avr /2011 05:29

Gilles-Kepel.jpgAprès des semaines de soulèvements au Moyen-Orient ainsi qu'au Maghreb, les bouleversements en cours recèlent encore bien des énigmes. Entretien avec Gilles Kepel, politologue et spécialiste de l'islam. Source Site du journal Le Monde

L'intervention occidentale en Libye ne modifie-t-elle pas la donne du "printemps arabe" ?

En Libye, la voie étroite de la coalition militaire est de neutraliser la capacité d'action de l'armée de Kadhafi tout en permettant que les structures de pouvoir libyennes elles-mêmes le fassent partir - comme cela a été le cas pour Ben Ali et Moubarak - sans quoi on change de registre et on bascule dans le schéma d'une intervention occidentale, avec le legs calamiteux de l'Irak et de l'Afghanistan en arrière-plan.

Le problème est que la Libye n'est pas, contrairement à l'Egypte ou à la Tunisie, une société fortement institutionnalisée, où un chef d'état-major peut basculer et être obéi par ses troupes pour chasser le président en lien avec les forces sociales. Seul le lâchage du colonel par les dirigeants des grandes tribus peut assurer ce processus, et s'ils se convainquent que Kadhafi et sa famille sont persona non grata dans le monde et surtout qu'il sera difficile de négocier le pétrole libyen, on peut penser qu'ils le pousseront dehors.

Quels seront les prochains dominos ? Le Yémen, la Syrie ?

Le Yémen est un hybride entre civilisation urbaine et réseaux tribaux, entre les modèles égyptiens et libyens, si l'on veut. La contestation urbaine à Sanaa et Aden prend des formes "place Tahrir" (il y en a du reste une de ce nom à Sanaa), mais la clé de l'équilibre militaire reste entre les mains des leaders tribaux qui n'ont pas encore basculé.

Et surtout la situation au Yémen, comme à Bahreïn, est une source d'inquiétude pour l'Arabie saoudite voisine, géant pétrolier fragile - ce qui explique le peu d'empressement des Etats importateurs de pétrole à soutenir des transitions qui risqueraient de menacer les approvisionnements au quotidien. On est là au coeur des contradictions qui articulent les révolutions arabes avec la rente pétrolière et risquent d'en hypothéquer le devenir.

Pour la Syrie, qui se pensait protégée par son rôle de champion de la résistance arabe contre Israël, les événements de Deraa et leurs suites éventuelles indiquent que les aspirations au changement peuvent sortir du cadre de l'union sacrée imposée par le conflit avec l'Etat juif. Or l'Iran et ses alliés, y compris le Hamas, qui sont mal à l'aise avec des revendications démocratiques qui les mettent en cause, ont intérêt à ce que ce front redevienne actif.

C'est aussi le souhait des faucons israéliens, à qui cela évite de faire face à la perspective d'un Etat palestinien reconnu par l'Assemblée générale de l'ONU en septembre prochain, en dépeignant les Palestiniens comme des partenaires non fiables et toujours tentés par la violence. Raviver le conflit armé, relancer les actions terroristes, est dans l'intérêt des régimes favorables au statu quo et hostiles à l'aspiration des sociétés civiles.

Quelles premières leçons peut-on tirer de ces semaines de "printemps arabe" ?

A ce stade, les révolutions arabes n'en sont qu'à leur début. Les conséquences que celles-ci auront sur leur environnement, l'approvisionnement en pétrole, l'immigration et la relation avec Israël sont encore à venir. En revanche, il est d'ores et déjà possible d'affirmer qu'elles nous ont fait entrer dans une phase nouvelle, qui clôt la séquence ouverte par le 11-Septembre. En quoi ? En ce que la mouvance islamiste voit sa frange la plus radicale perdre la partie et sa frange "participationniste", celle qui accepte d'agir au sein de la société (contrairement à ceux qui pratiquent la résistance armée type GIA ou Al-Qaida), désormais sommée de s'adapter à la réalité démocratique. En Egypte, les Frères musulmans représentent la force politique la plus structurée dotée d'un immense réseau associatif.

Mais il est intéressant de noter qu'à propos des événements récents ils ne parlent sur leur site que de "révolution populaire". Ils paraissent surtout courir après un mouvement dont ils n'ont pas pris l'initiative. En réalité, ces deux tendances divisent la mouvance islamiste depuis les affrontements des islamistes avec le pouvoir algérien dans les années 1990. Les attentats du 11-Septembre ont donné un regain aux radicaux qui ont occupé l'agenda international durant toute une décennie. Mais le martyr exemplaire s'est révélé un moyen insuffisant pour mobiliser les masses en leur faveur.

En revanche, la configuration qui a prévalu après le 11-Septembre a octroyé un sursis aux régimes autocratiques qui se sont présentés comme les seuls remparts contre Al-Qaida. C'est l'obsolescence du modèle Al-Qaida qui a mis fin, par ricochet, à ce sursis.

Quels sont les facteurs qui ont réveillé l'envie démocratique dans ces pays ?

L'un d'eux tient à la situation turque. La petite bourgeoisie pieuse venue des campagnes qui forme la base sociale de l'AKP (Parti de la justice et du développement) a montré qu'elle avait réussi à écarter les militaires. Le régime d'Ankara est le produit d'une alliance entre cette classe moyenne pieuse en ascension et la grande bourgeoisie cosmopolite d'Istanbul.

Mais il faut se garder de voir dans l'AKP un pur parti islamiste attiré par l'Iran. Le nucléaire iranien reste une menace aussi pour la Turquie voisine, et l'AKP est tiraillé entre des tendances contradictoires radicales ou sécularisées. Bref, ce que la situation turque révèle, c'est que la marche de la démocratisation a sa logique, qui peut entrer en contradiction avec l'idéologie "Frères musulmans" usuelle.

Plus généralement, nous assistons à une transformation du logiciel politique des sociétés arabes. Les islamistes n'ont pas réussi à contrôler le vocabulaire des soulèvements en cours. C'est une différence considérable avec la révolution iranienne d'il y a trente ans. A cette époque, l'ayatollah Khomeyni avait réussi à imposer son cadre rhétorique et son langage à la révolte démocratique contre le chah pour la subvertir.

A l'inverse, les islamistes "participationnistes" égyptiens ne sont pas parvenus à faire prévaloir le leur pour dire ce qui est en train de se produire. Même les chiites de Bahreïn utilisent un vocabulaire "droits de l'homme" et démocratique. Et s'il y a un échec de notre diplomatie, c'est bien de n'avoir pas su saisir ce que ce mouvement avait d'autonome et d'universel. Il n'est d'ailleurs pas certain que ce mouvement demeure musulman ou arabe.

Ce "changement de logiciel" caractérise-t-il toutes les révoltes ?

Bien sûr, il faut aussi tenir compte des situations locales. Certes, le vocabulaire est commun. Mais la syntaxe, elle, peut changer. Ce mouvement est ainsi né en Tunisie, dans une société culturellement très mixte marquée par la coalescence entre classes urbaines et jeunesse pauvre. Si l'Est a bougé en Libye, c'est aussi parce qu'il y avait eu peu de transferts de la manne pétrolière vers une région dont Kadhafi se méfiait...

En revanche, le phénomène commun à tous ces pays, c'est l'omniprésence du renseignement policier (Moukhabarat). A ce propos, on peut se demander comment il se fait que des régimes aussi autocratiques et policiers aient pu ainsi se laisser prendre au dépourvu par les soulèvements.

La réponse est simple. Ils n'ont pas vu venir la génération Twitter, la jeunesse en rébellion contre ces gérontocraties régnantes qui, répétons-le, avaient bénéficié d'un délai supplémentaire de dix ans, à cause d'Oussama Ben Laden.

Peut-on craindre des retours en arrière ou des développements à la libyenne ? La mobilisation autour de Facebook ou de Twitter suffira-t-elle à installer une démocratie durable ?

La face d'ombre de ces révolutions, c'est qu'elles suivent des décennies de répression telle qu'elle a inhibé la capacité de former des élites de substitution. Il n'y a pas, comme en Europe de l'Est, une dissidence sortie des prisons. On doit se garder de fétichiser les réseaux sociaux formés autour du Net. Quant aux télévisions, qui ont joué le rôle que l'on sait, celles-ci ont leurs limites. Al-Jazira est critiquée pour sa tiédeur dès lors que Bahreïn ou l'Arabie saoudite et le Hamas sont mis en cause et, en Egypte, elle est désormais concurrencée par l'émergence des télévisions satellitaires.

Les médias égyptiens libérés reconquièrent peu à peu la niche que s'était assurée la chaîne qatarie.

Les opposants de l'exil n'ont généralement pas d'expérience politique. En Egypte, ce qui a remplacé Moubarak, c'est le Conseil suprême des forces armées. Cette fois-ci, aucun nouveau "Mamelouk" n'a été désigné (à l'inverse de ce qui s'était passé depuis Naguib et Nasser, puis Sadate et Moubarak). Les contre-pouvoirs ne s'appuient sur aucune institution. Les élites politiques en gestation doivent impérativement sortir du monde virtuel pour s'implanter sur le terrain. Le cyberespace peut servir d'adjuvant mais ne saurait se substituer à tout.

Le scénario le plus noir serait que ces révolutions ne parviennent pas à maturité dans l'espace intérieur.

Quelles conséquences peut-on envisager sur le conflit israélo-arabe ?

Pendant longtemps a régné en Israël la thèse selon laquelle l'Etat juif aurait plus intérêt à traiter avec des autocrates qu'avec des régimes démocratiques. Pourtant, au vu des résultats, il est permis d'en douter. Traiter avec des dictatures arabes n'a abouti jusqu'à présent qu'à édifier un mur et à vivre en ghetto par rapport à la région.

Evidemment, pour un processus comme celui d'Oslo, qui cherchait à impulser la paix par le haut, cela pouvait à première vue présenter des avantages. Mais finalement ce processus a buté parce qu'il n'a pas été accepté par les sociétés. Au contraire, la situation actuelle offre une occasion historique de dialogue entre sociétés israélienne et arabe. Hélas !, la reprise des affrontements indique que les adversaires du processus démocratique sont toujours bien présents.

Professeur à Sciences Po, Gilles Kepel est membre de l'Institut universitaire de France et auteur de nombreux livres sur le monde arabe et musulman contemporain. Il dirige la collection "Proche Orient" aux PUF, qui a notamment publié les ouvrages du professeur Yadh Ben Achour, chargé de réécrire la loi et la Cnstitution tunisiennes.

Lire aussi le Journal d'Israël et de Palestine(s) de Gilles Kepel

 

Gaïdz Minassian, Nicolas Truong et Nicolas Weill (Le grand entretien)


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Mardi 22 mars 2011 2 22 /03 /Mars /2011 05:14

Malek-Chebel.jpgEmission "Foi et Tradition" , par Sébastien de Courtois, sur France Culture le 20 mars 2011

Malek Chebel évoque avec nous ce matin sa vision des chrétiens d'Orient par le prisme d'un islam réformé. Son témoignage est essentiel pour comprendre la montée du fondamentalisme dont sont victimes les chrétiens d'Orient, en Irak, en Égypte ou encore au Liban.

Il exprime son dégoût comme musulman pour tant de violence. Une voix rare et précieuse qui nous permet de passer de l'autre côté du mirroir. Chrétiens et musulmans vivent "à côté" les uns des autres depuis près de XIII siècles, à côté ne veut pas dire "ensemble" comme on le lit souvent. Foi et Tradition propose de combler ce vide en donnant la voix à un auteur courageux.

 Malek Chebel est philosophe, anthropologue, spécialiste reconnu de l’Islam. Il a publié chez Perrin deux livres de référence L’Islam et la raison et L’Islam expliqué.

 Malek Chebel est l'auteur d'une nombreuse bibliographie. Nous retiendrons son livre à paraître en librairie le 17 mars prochain et qui propose une série de portraits sur ces personnages de l'histoire musulmane.

 Les grandes figures de l'islam, Perrin, mars, 2011 (à paraître).

 "Il était une fois l’Islam… Au commencement il y eut le Prophète bien sûr… Mais après sa mort, de grandes figures vont participer au rayonnement de la nouvelle religion et la faire évoluer. Pour ce livre destiné à un large public, Malek Chebel offre ici sa propre sélection des hommes et des femmes qui ont compté et comptent encore et, chemin faisant, dessine une histoire originale de l’Islam." Ecouter l'interview sur France Culture

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