Al Huffington Post – Tunisie: Des citoyens tunisiens racontent la journée du 14 janvier 2011

TÉMOIGNAGES – Cinq ans après la révolution, les avis de certains Tunisiens diffèrent autant sur le futur du pays que sur son passé.
Le Huffpost Tunisie a voulu revenir sur les faits de cette journée historique du 14 janvier 2011 à travers quelques témoignages…
Panique et sentiments entremêlés
Le soir du 13 janvier 2011, et après le discours de Ben Ali, les Tunisiens ne s’attendaient pas à voir partir leur président. Les sentiments de peur et de panique se sont entremêlés dans les foyers.
« C’était la guerre, nous avions l’impression de vivre la guerre en Palestine. Ce n’était plus du tout la Tunisie qu’on connaissait », se sont empressées de dire Samia et sa sœur, rencontrées par le HuffPost Tunisie, dès qu’elles ont entendu « 14 janvier 2011″.
Crispation, peur dans les yeux et mains tremblantes, en narrant le récit des faits tels qu’elles l’ont vécues, elles se souviennent avoir été perdues dans leurs idées: » Ce jour là était cauchemardesque, nous avons eu très peur de ce qui arrivait. Nous nous sommes barricadés en famille à la maison en attendant que la situation se stabilise ».

Dans certains quartiers, le sentiment fut tout autre: un élan de solidarité sans précédent s’est vu naître.
« Le 14 janvier n’était pas exceptionnel comparé aux journées qui l’ont précédé ou qui l’ont suivi. Au quartier nous nous sommes unis et nous nous sommes organisés pour surveiller les entrées, le bureau de poste, le poste de police, etc », a déclaré Abdeljalil.
Fier, il a assuré que dans son quartier aucun bâtiment public n’avait été saccagé grâce à la vigilance de ses habitants.
À Kasserine, Kaouther, jeune cadre depuis installée à Tunis, estime que « la peur s’était évaporée » au contraire des autres témoignages.
« Nous, ici, nous avions peur du régime, de Ben Ali, des milices du RCD et des policiers (…) pas des autres habitants (…) Nos voisins ne nous tiraient pas dessus, ils nous aiment. C’est Ben Ali et ses policiers qui nous volaient et tuaient nos enfants. »
Sur l’avenue Habib Bourguiba, des policiers embarquent les protestants

Tous devant la télé !
Le flux d’informations incertain a rendu la course aux informations difficile. À la télévision, les informations tardaient à venir d’où le recours constant aux réseaux sociaux, qui malgré multiples intoxs, recensaient les dernières actualités nationales.
Amal a passé la journée à organiser sa fête d’anniversaire qui devait avoir lieu le soir même. Entre ses coup de fils à ses amies, choix de la tenue et la situation du pays… « En me préparant, je gardais un œil sur les infos entre Facebook et la télévision », raconte-t-elle.
Anis, lui, n’avait plus confiance aux médias: « À la télévision, la veille, après son discours… Il y avait eu un plateau télé animé par Sami Fehri et Moez Ben Gharbia, ils souriaient et parlaient de la ‘nouvelle liberté octroyée par Ben Ali’ en montrant des scènes de liesses sur l’avenue Bourguiba, je ne croyais plus rien de ce qui passait à la télévision ou sur Facebook (…) Ma source, c’était Al-Jazira ou les médias étrangers » affirme-t-il.

Le départ du « dictateur »
Shayma, amie d’Amal intervient après avoir écouté le récit de son amie: « Je n’étais pas heureuse de voir Ben Ali partir. Ma mère a passé la nuit à pleurer son départ. C’était la panique chez nous », a-t-elle déclaré.
Tout en précisant que la position des siens a beaucoup évolué depuis, elle a ajouté: « Maman n’arrêtait pas de dire qu’il (Ben Ali) ne nous avait jamais fait de tort, qu’il n’avait pas à partir et à nous laisser dans le chaos. 

Aujourd’hui on comprend mieux ce qui s’est passé mais ce n’est pas mieux pour autant. La sécurité et la sûreté sont parties avec Ben Ali ».

De son côté Anis résidant à La Soukra, n’avait pas hésité à grimper sur sa moto et faire le tour des maisons des anciens du régime et voir que quelques heures après l’annonce du départ de Ben Ali, elles avaient été pillées et saccagées. « C’était incroyable, je me suis arrêté dans une des maisons de Belhassen Trabelsi et j’ai vu des gens partir avec du fromage et même des câbles électriques… C’est à ce moment que j’ai compris que c’était fini, la dictature était morte et assassinée ».

Même si le mystère demeure sur les détails et les circonstances du départ du président déchu, depuis cinq ans plusieurs versions se sont enchaînées. Hamza, habitant de Sidi Daoud raconte le départ de Ben Ali.
« Nous sommes allés jouer au football sur un terrain vague sur la route principale de Carthage. Nous avions l’habitude d’y être mais les policiers ne venaient nous chasser que quand Ben Ali passait », a déclaré Hamza.
Il se rappelle que le 14 janvier 2011,  » un policier est venu nous chasser vigoureusement et tout de suite après, un gros cortège est passé. Il y avait un boucan effroyable, des sirènes, des hélicoptères… c’était exceptionnel. » a ajouté le jeune homme.
Habitués à de telles démonstrations de force, les jeunes de Sidi Daoud n’y ont pas prêté particulièrement attention.
« Ce n’est que plus tard dans la soirée que nous avons compris ce qui s’était passé. Ben Ali était en fuite et nous l’avions vu partir », a-t-il conclu avec un sourire ironique.
DÉGAGE… DÉGAGE…
Au centre ville de Tunis, l’ambiance était différente, entre joie et peur.
Amine, jeune étudiant, se souvient d’avoir pris le train et d’être arrivé au centre ville vers 10h.  » À mon arrivée il n’y avait pas beaucoup de monde. Le temps de retrouver mes amis et de saluer quelques connaissances, la foule devant le ministère de l’Intérieur devenait de plus en plus dense », a affirmé Amine.
Le jeune homme s’est dit « emporté et euphorique » en scandant différents slogans, en criant « Dégage » au milieu de la foule.

Au bout de quelques heures, les policiers ont attaqué les manifestants créant ainsi un mouvement de panique. « Tout le monde se bousculait et j’avais l’impression de ne plus avoir pied à terre. J’étais comme emporté par la foule. Je ne pouvais plus choisir où aller. Je me suis retrouvé à un moment collé contre un mur à suffoquer ».
Quand il réussit à se dégager de la foule, Amine suit les manifestants qui se sont réfugiés dans les immeubles proches de l’avenue Habib Bourguiba.
« Nous avons fermé la grande porte métallique de l’immeuble mais cela n’a tout de même pas dissuadé les policiers de nous pourchasser. Ils ont lancé des bombes lacrymogènes dans la cour et la fumée s’est introduite dans l’immeuble. On a dû monter jusqu’au dernier étage pour éviter d’être asphyxié », a-t-il ajouté.
 » Dans les escaliers, je me suis rendu compte que j’avais perdu une chaussure dans la bousculade » a dit Amine en éclatant de rire.
Les habitants de l’immeuble se sont montrés solidaires avec les manifestants et les ont accueilli chez eux: « Un monsieur nous a accueilli chez lui et nous a préparé des sandwichs. J’ai d’ailleurs passé la nuit chez lui car je n’avais pas trouvé un moyen de rentrer. » a-t-il confié.
« Je ne suis reparti que tôt le matin du 15 janvier. Il y avait des gens qui se faufilaient comme moi en s’éloignant du centre ville. L’avenue Mohamed V et l’avenue Habib Bourguiba étaient parsemées de pierres et de chaussures », se souvient le jeune homme.

Certains prénoms on été changés à la demande des personnes sondées